Le but du multilatéralisme est donc d’offrir un lieu où les personnes peuvent se rencontrer et parler, sur le modèle de l’ancien forum romain ou de la place médiévale. Cependant, pour dialoguer, il faut s’entendre sur les mots et les concepts qu’ils représentent. Redécouvrir le sens des mots est peut-être l’un des premiers défis de notre époque. Lorsque les mots perdent leur rapport à la réalité et que la réalité elle-même devient sujette à opinion et, en fin de compte, incompréhensible, on devient comme ces deux personnes dont parle saint Augustin qui sont obligées de rester ensemble sans qu’aucune des deux ne connaisse la langue de l’autre. Il observe que « les animaux muets, même s’ils sont d’espèces différentes, se comprennent plus facilement qu’elles, bien que toutes les deux soient des êtres humains. En effet, puisque par la seule diversité de la langue elles ne peuvent se communiquer leurs pensées, une grande affinité de nature ne sert à rien pour établir des relations, au point qu’un homme préfère rester avec son chien plutôt qu’avec un étranger ». [6]
De nos jours, le sens des mots est de plus en plus flou et les concepts qu’ils représentent de plus en plus ambigus. Le langage n’est plus le moyen privilégié de la nature humaine pour connaître et rencontrer, mais, dans les replis de l’ambiguïté sémantique, il devient de plus en plus une arme pour tromper ou frapper et offenser ses adversaires. Nous avons besoin que les mots recommencent à exprimer sans équivoque des réalités certaines. C’est seulement ainsi qu’un dialogue authentique et sans malentendus pourra reprendre. Cela doit se produire dans nos foyers et sur nos places, en politique, dans les moyens de communication et sur les réseaux sociaux, ainsi que dans le contexte des relations internationales et du multilatéralisme, afin que ce dernier puisse retrouver la force nécessaire pour jouer son rôle de rencontre et de médiation, indispensable pour prévenir les conflits, et que personne ne soit tenté de dominer l’autre par la logique de la force, qu’elle soit verbale, physique ou militaire.
Il convient également de noter que le paradoxe de cet affaiblissement de la parole est souvent revendiqué au nom de la liberté d’expression elle-même. Mais à y regarder de plus près, c’est le contraire qui est vrai : la liberté de parole et d’expression est garantie précisément par la certitude du langage et par le fait que chaque terme est ancré dans la vérité. Il est douloureux de constater, en revanche, que, surtout en Occident, les espaces de véritable liberté d’expression se réduisent de plus en plus, tandis que se développe un nouveau langage à la saveur orwellienne qui, dans sa tentative d’être toujours plus inclusif, finit par exclure ceux qui ne se conforment pas aux idéologies qui l’animent.
Malheureusement, cette dérive en entraîne d’autres qui finissent par restreindre les droits fondamentaux de la personne, à commencer par la liberté de conscience. Dans ce contexte, l’objection de conscience autorise l’individu à refuser des obligations légales ou professionnelles qui sont en contradiction avec des principes moraux, éthiques ou religieux profondément ancrés dans sa sphère personnelle : qu’il s’agisse du refus du service militaire au nom de la non-violence ou du refus de pratiques telles que l’avortement ou l’euthanasie pour des médecins et des professionnels de santé. L’objection de conscience n’est pas une rébellion, mais un acte de fidélité à soi-même. En ce moment particulier de l’histoire, la liberté de conscience semble faire l’objet d’une remise en question accrue de la part des États, y compris ceux qui se déclarent fondés sur la démocratie et les droits de l’homme. Cette liberté établit au contraire un équilibre entre l’intérêt collectif et la dignité individuelle, soulignant qu’une société authentiquement libre n’impose pas l’uniformité, mais protège la diversité des consciences, en prévenant les dérives autoritaires et en favorisant un dialogue éthique qui enrichit le tissu social.
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Par ailleurs, dans la perspective chrétienne, l’être humain est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu qui, « en l’appelant à l’existence par amour, l’a appelé en même temps à l’amour ». [10] Cette vocation se manifeste de manière privilégiée et unique au sein de la famille. C’est dans ce contexte que l’on apprend à aimer et que l’on développe la capacité de se mettre au service de la vie, contribuant ainsi au développement de la société et à la mission de l’Église.
Malgré son caractère central, l’institution familiale est aujourd’hui confrontée à deux défis cruciaux. D’une part, on assiste à une tendance inquiétante dans le système international qui consiste à négliger et à sous-estimer son rôle social fondamental, ce qui conduit à sa marginalisation institutionnelle progressive. D’autre part, on ne peut ignorer la réalité croissante et douloureuse des familles fragiles, désagrégées et souffrantes, affligées par des difficultés internes et des phénomènes inquiétants, y compris la violence domestique.
La vocation à l’amour et à la vie, qui se manifeste de manière éminente dans l’union exclusive et indissoluble entre la femme et l’homme, impose un impératif éthique fondamental : mettre les familles en mesure d’accueillir et de prendre pleinement soin de la vie naissante. Cela est plus que jamais prioritaire, en particulier dans les pays qui connaissent une baisse dramatique du taux de natalité. La vie est en effet un don inestimable qui se développe dans le cadre d’un projet relationnel fondé sur la réciprocité et le service.
C’est à la lumière de cette vision profonde de la vie comme un don à protéger et de la famille comme sa gardienne responsable qu’il faut rejeter catégoriquement les pratiques qui nient ou instrumentalisent l’origine de la vie et son développement. Parmi celles-ci, il y a l’avortement, qui interrompt une vie naissante et refuse d’accueillir le don de la vie. À cet égard, le Saint-Siège exprime sa profonde préoccupation face aux projets visant à financer la mobilité transfrontalière visant à accéder au soi-disant « droit à l’avortement sûr » et estime déplorable que des ressources publiques soient consacrées à la suppression de la vie, au lieu d’être investies dans le soutien aux mères et aux familles. L’objectif premier doit rester la protection de chaque enfant à naître et le soutien effectif et concret de chaque femme afin qu’elle puisse accueillir la vie.
De même, la maternité de substitution, qui transforme la gestation en un service négociable, viole la dignité tant de l’enfant, réduit à un “produit”, que de la mère, en instrumentalisant son corps et le processus de génération et en altérant le projet relationnel originel de la famille.
De semblables considérations peuvent être étendues aux malades et aux personnes âgées et seules, qui ont parfois du mal à trouver une raison de continuer à vivre. Il incombe également à la société civile et aux États de répondre concrètement aux situations de fragilité, en proposant des solutions à la souffrance humaine, comme les soins palliatifs, et en promouvant des politiques de solidarité authentique, plutôt que d’encourager des formes de compassion illusoires comme l’euthanasie.
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